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MaNyla Productions présente
Le restaurant

Ce soir-là, au cœur du huitième arrondissement de Paris, le restaurant "Les Sens de l’Art" brillait de mille feux.  

Les couverts en argent luisaient sous la lumière des suspensions minimalistes et les tables étaient si espacées qu’un client pouvait murmurer à sa compagne ses secrets les plus profonds sans que le voisin ne l’entende.  

 

Jean Costeau (Antonio del Monte), quarante-huit ans, deux étoiles au guide Michelin et trois hernies discales au compteur, se tenait droit comme un général pendant le défilé du 14 juillet. Son tablier immaculé, sa toque haute, et son regard de vétéran de guerre (culinaire) inspiraient respect… ou terreur, selon l’heure de service. Il transpirait le calme, la rigueur, et le beurre clarifié.  

Mais ce soir quelque chose clochait. Un critique culinaire allemand était dans la salle.  

"Chef..." fit le maître d’hôtel en s'approchant doucement, ressemblant à un dompteur qui jauge le comportement d'un fauve imprévisible qui pourrait se jeter sur lui à tout moment. "La table huit demande si le homard peut être... remplacé par un substitut végétal infusé aux algues mais gardant la texture du homard, sans rappeler son origine animale."  

Jean ne s'attendait pas à cette demande, il leva lentement les yeux vers le maître d'hôtel, un regard perçant comme ceux que Clint Eastwood pouvait faire dans les classiques du western.  

"Ils sont influenceurs, chef... très suivis sur les réseaux sociaux."  

Jean respira longuement, très longuement. Peut-être que leur chien est également végan ? se demanda-t-il à lui-même alors qu'il voyait son jeune second lui faire des signes de tête à la limite de la désarticulation, une belle imitation des claqueurs de The Last of US.  

Mais, très vite, il comprit la raison de ces signes de tête extravagants. À la table six, une jeune femme filmait son assiette à la verticale. Elle tournait autour d’un carpaccio de betteraves fumées comme si elle documentait une éclipse solaire.  

Jean passait non loin de la table lorsqu'il comprit qu'elle était entrain de critiquer sa cuisine, regrettant un manque de créativité existentielle, le plat ne racontant rien. Un tic nerveux, presque imperceptible, fit trembler la paupière gauche de l'illustre chef.  

A la table douze, un homme d'une quarantaine d'années, dégustait des quenelles. Il demandait si il s'agissait de la vraie recette lyonnaise ou une interprétation bobo parisienne déguisée en terroir.  

Jean restait silencieux.  

Puis il se mit à sourire.  

Pas un sourire joyeux.  

Un sourire dangereux. Un sourire d’homme qui vient d’accepter sa propre folie  

Il s’avança d’un pas lent vers la salle. Les serveurs s’écartèrent comme la mer devant Moïse, sauf qu’ici, Moïse portait une toque et une expression d’épuisement existentiel.  

Il fit un aller-retour dans les cuisines, lorsqu'il fut de retour il avança d'un pas rapide vers la table des influenceurs en tenant un plat sous une cloche argentée, toujours ce sourire inquiétant sur le visage, une fois arrivé à leur hauteur il leur demanda d'une voix douce, presque tendre, si tout se passait à leur guise. Le couple d'influenceurs n'en revenait pas, Jean Costeau qui était à leur table !  

Jean, très calmement, retira la cloche du plat qu'il avait posé sur la table.  

"Voici, l’essence du vide habillée de luxe. À déguster avec votre ego, en carpaccio." déclara-t-il d'un ton solennel en faisant une révérence sous le regard ahuri du maître d'hôtel qui n'en croyait pas ses yeux tandis que le jeune second esquissait un sourire.  

"C'est une blaaaaaague c'est çaaaa ?" fit la jeune femme d'une voix niaise en regardant alternativement la chaussette puis le chef Costeau qui commençait à retirer son tablier tout en marmonnant dans ses dents qu'il n'était plus un cuisinier mais était devenu un clown du goût, un prestataire de spectacle culinaire.  

"JE DEVRAIS TRAVAILLER AU CLOWN-BAR !" se mettait-il à hurler alors que les clients se redressaient et que les serveurs s'arrêtaient soudainement.  

Un silence choqué s'était installé dans la salle. On n’entendait plus que le bruit discret d’un bouchon de vin qui s’ouvrait en couinant. Un homme avec un fort accent allemand demanda la recette du plat qu'il venait de goûter, il était merveilleusement délicieux. C'était le critique culinaire.  

Jean s'approcha de lui d'un pas rapide.  

"Herr Müller. Ich wiederhole.  

Ein kilogram Kartoffeln. Ein liter Milch. Drei Eier. Neunzig gramm Butter.  

Salz. Und ! Und !  

Muskatnuss ! Muskatnuss, Herr Müller ! déclarait le chef étoilé d'un ton hystérique, rappelant un moustachu autrichien, sous le regard estomaqué du critique.  

Jean ôta sa toque, la posa sur le piano central comme un chevalier qui dépose son heaume sur la tombe de son roi, et quitta la salle sans se retourner.  

 

 

Trois jours après ce qu’on appellerait plus tard la crise de la cloche argentée, Jean Costeau quittait Paris comme on quitte une maîtresse trop exigeante : sans se retourner, mais avec un ulcère à l’estomac et un brin de tristesse dans la moustache.  

Il soupira.  

À ses côtés, Sophie (Ashley Coogan), sa fille, la vingtaine, vive et têtue comme un bocal de cornichons, le surveillait du coin de l’œil. Elle lui demanda si il était sûr de son choix, s'il ne voulait pas réfléchir ou voir un psy, voir même faire un SPA avant de prendre cette grande décision.  

"Non. J’ai besoin de beurre. De vrai beurre. Qui sent la crème et la vache heureuse. Et de gens qui savent ce qu’est une ratatouille sans mousse de betterave au miso." lui répondit-il assis au volant de sa Skoda Superb, il lança un dernier regard à son immeuble haussmannien, aux balcons en fer forgé où les voisins fumaient des cigarettes bio tout en réclamant des plats "sans lactose mais avec du sens." Ces gens là ne vont pas lui manquer.  

"Tu as vraiment refait la scène de la recette du soufflé de pommes de terre dans Le Grand Restaurant ?" demanda-t-elle avec un sourire qui devenait de plus en plus grand alors que les paysages parisiens défilaient devant ses yeux.  

Jean ne répondit pas mais il se mit à sourire alors que la voiture arrivait sur le périph.  

 

Ils roulèrent longtemps.  

Le bitume céda la place aux routes de campagne qui semblaient d'une autre époque, les embouteillages à des moutons placides, et les panneaux publicitaires à des pancartes en bois sur lesquelles on lisait “fromages fermiers”, “œufs frais”, et “vente directe de cidre mais pas de carte bancaire”.  

C’est au détour d’une petite route sinueuse, bordée de pommiers tordus par le vent, qu’ils virent le panneau, "Bienvenue à Saint-Plou-le-sommeil" qui faisait sourire Sophie à son énonciation.  

"On dirait un médicament homéopathique" marmonna Jean.  

Ils passèrent devant une église, un bar-tabac-épicerie-pressing-friterie (fermé les mardis impairs), un chien qui les regarda passer sans lever une oreille et une boulangerie où trônait en vitrine une tarte aux pommes qui semblait sortir tout droit des souvenirs d’enfance.  

Jean freina brusquement.  

Il descendit de voiture, l’air habité, presque mystique, et se dirigea vers la boulangerie comme un pèlerin vers Lourdes.  

Il acheta une part, la goûta si vite que la vendeuse n'avait pas encore ranger le billet dans la caisse.  

Pour Jean, c’est ce genre de tarte qui peut te faire épouser la boulangère.  

Il croqua une nouvelle bouchée, les larmes presque aux yeux.  

Sophie souriait.  

Il allait mieux, ça se voyait.  

Il ressemblait un peu moins à un homme au bord du gouffre, un peu plus à un enfant qui sent un gâteau sortir du four.  

 

 

Deux semaines s'étaient écoulés, Jean était métamorphosé.  

Il ne portait plus sa tunique blanche de chef à col brodé, désormais c'était chemise en lin, short arrivant aux genoux et claquettes.  

Le rythme de la campagne avait commencé à faire son œuvre. Il ne consultait plus son téléphone en plein repas, il disait bonjour aux vaches, et il se surprenait même à humer l’air en fermant les yeux, comme s’il dégustait un bon vin.  

Jean et Sophie logeaient dans une maisonnette en pierre, avec un jardin envahi par de l’herbe folle et un chat du voisinage qui s’était imposé sans consulter personne. Il y avait même une chèvre qui passait de temps en temps et avec qui Jean discutait occasionnellement.  

Pour Sophie, c'était le signal d'alerte pour l'emmener voir du monde.  

Le village de Saint-Plou-sur-Sommeil avait beau sembler figé dans une carte postale de 1973, il avait gardé son charme : des pavés inégaux, des coqs matinaux, et une fontaine au centre du bourg qui coulait avec autant d’énergie qu’un fonctionnaire à deux jours de la retraite.  

Le restaurant, "Le relais de la Grenouille", ne payait pas de mine. Deux tables dehors, une nappe à carreaux un peu passée, et une ardoise posée de travers où l’on lisait :  

“Plat du jour : Blanquette de veau à l’ancienne. Dessert : tarte aux prunes de Mamie.”  

Jean était méfiant, il voulait y croire mais le terme "à l'ancienne" était trop souvent utilisé à tort.  

L’intérieur était modeste mais chaleureux. Une vieille horloge à balancier marquait les secondes comme si elle battait le rythme d’un cœur rassurant. La pièce avait pour locataires, quelques tables en bois, nappes à carreaux, des bouquets de fleurs du jardin dans de petits bocaux en verre. Pas de musique. Pas de serveurs snobs.  

Juste une atmosphère qui sentait la cuisine vraie et les souvenirs heureux. Une odeur de ragoût flottait dans l’air.  

Et puis, elle apparut.  

Léa (Amy Neil), la trentaine, tablier un peu taché, chignon improvisé, regard franc et fatigue élégante. Elle salua les deux nouveaux venus avec un sourire doux.  

Jean la fixa un instant.  

Il y avait quelque chose.  

Dans le ton. Dans les mains. Dans la démarche.  

Ce mélange de désordre maîtrisé et d’humanité brute.  

Jean, piqué dans sa curiosité, s’assit sans dire un mot. Il scrutait la salle comme un enquêteur gastronomique. Pas d’accessoire prétentieux. Pas de mousse éphémère sur assiette noire. Juste… des plats.  

Ils commandèrent la blanquette de veau à l'ancienne. Quand elle arriva, fumante, nappée d’une sauce épaisse comme un souvenir d’enfance, Jean ne dit toujours rien.  

Il prit une bouchée.  

Puis une deuxième, rapidement suivie d'une troisième.  

Puis… il posa sa fourchette, le regard dans le vide.  

Sophie fronça les sourcils.  

"Papa ?" demanda-t-elle avec un air inquiet, "C'est mauvais ?" insista-t-elle suite au silence troublant de son père qui regardait son assiette avec l’émotion d’un homme qui venait de retrouver une lettre d’amour dans une vieille veste.  

Il ferma les yeux et murmura, comme une prière d’ancien combattant  

"Elle est revenue."  

Léa, qui passait par là, faillit lâcher la carafe d’eau  

Jean leva un regard ému, un peu hagard et attrapa la manche de Léa.  

"Votre grand-mère. Elle est dans cette purée. Dans ce jus. Dans ce restaurant." déclara-t-il en souriant comme un bébé qu'on aurait un peu trop flatté.  

Un silence flotta dans la salle. Sophie, elle, tentait de comprendre s’il faisait une métaphore… ou un AVC.  

Mais derrière le comptoir, Alex (Ezio Mallatore), qui avait tout entendu, venait de lever la tête. Grand, barbe soignée, chemise blanche impeccablement repassée, toque enfoncée comme un casque. Il s’approcha à grands pas.  

Il devint rapidement blâme.  

Alex resta figé. C'était Jean Costeau !  

L'ancien titan de la cuisine française voulait revenir dans ce merveilleux restaurant mais Léa perdit son sourire. Alex et Léa vivaient à Paris mais ils voulaient quitter le stress de la capitale pour vivre plus sereinement en Normandie avec de nouveaux projets en tête. Ce restaurant appartenait à la grand-mère de Léa et au décès de cette dernière ils se sont dit que c'était peut-être l'occasion pour tenter leur changement de vie.  

Alex était second dans une brasserie parisienne haut de gamme. Il en avait marre du rythme épuisant, des clients arrogants, et de la hiérarchie écrasante. Reprendre ce restaurant lui permettait d'être son propre chef, il voulait emmener ce restaurant vers un succès culinaire retentissant.  

Mais rien ne s'est déroulé comme prévu et par manque de clients, ils vont sûrement devoir fermer l'établissement.  

Hors de question pour Jean qui se lève subitement de sa chaise, réajustant sa chemise et levant le menton comme si il s'agissait de Jules César en personne. Il connaissait du monde, il avait encore des contacts dans le milieu de la gastronomie qui n'attendait qu'un signe de vie de sa part, son nom faisant encore vendre. Jurant sur son honneur qu'il ferait venir les meilleurs critiques qui exerçaient et même ceux qui étaient en retraite si il le fallait.  

Léa regardait le chef étoilé avec respect et admiration.  

Alex, voyant sa femme sourire de cette façon un autre homme que lui, commençait à avoir des spasmes au niveau de la paupière de son oeil droit. Il ne s'était pas rendu compte qu'il mastiquait la cuillère en bois tel un bouledogue, lorsque Léa avait accepté que Jean reste afin de leur donner conseils et toute l'aide qu'il pourrait.  

 

Alex soupira. Il savait que Jean allait rester dans les parages. Deux tabliers pour une si petite cuisine, la cohabitation serait délicate entre ce jeune chef dont le menu du jour est composé de jalousie et cette légende des plats qui voit en Léa une réincarnation de la cuisine originelle.  

Dans cette cuisine, il n’y avait la place que pour un seul chef.  

Mais lequel ?

Scénario : (2 commentaires)
une série B comique de Hugo Arroy

Antonio del Monte

Amy Neil

Ezio Mallatore

Ashley Coogan
Musique par Nathan Brook
Sorti le 08 mars 2070 (Semaine 3401)
Entrées : 20 558 539
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